CHAPITRE HUIT
Pour Qwilleran, la journée parut interminable. Il sauta le déjeuner. À midi, Rosemary s’arrêta à sa porte pour lui porter une balle qu’elle avait confectionnée en mettant de l’ordre dans ses pelotes de laine. Elle pensait que cela amuserait les chats. Qwilleran l’invita à entrer, mais elle partait travailler. Dans l’après-midi, le soleil disparut derrière des nuages gris et la lumière triste qui entrait par les hautes fenêtres laissait la pièce dans la pénombre. Les chats paraissaient avoir froid. Ignorant la balle en laine, ils allèrent se réfugier dans la bibliothèque, derrière les livres où ils trouvèrent un endroit confortable pour faire la sieste.
Qwilleran vit arriver avec plaisir l’heure d’aller à l’hôtel Shilton. Il avait besoin d’un changement d’atmosphère et de pensées. Finalement, il était plutôt satisfait d’avoir invité Hixie. En cours de route, il s’arrêta au journal pour prendre son courrier. Une brusque impulsion le poussa vers la bibliothèque du Fluxion pour consulter de vieux articles sur la poterie de River Road, la « Poterie Penniman », comme on l’appelait à l’origine.
Il retrouva Hixie dans le hall de l’hôtel. Il lui sembla qu’elle manifestait une gaieté désespérée, plus apparente encore par sa tenue vestimentaire. Elle portait un costume tailleur rouge cerise et son chapeau rose crevette était orné de navets, de radis et de fanes de carottes.
— C’est ce que l’on peut appeler « un chapeau de goût », remarqua Qwilleran.
— Merci monsieur, dit-elle, en battant des paupières, je suis heureuse que cela vous plaise.
— Ce n’est pas ce que j’ai dit.
— Oh ! que vous êtes taquin ! Je n’ai pu résister aux légumes, vous me connaissez. Parlez-vous français ?
— Juste assez pour me débrouiller, quand je vais à Paris.
— Je suis des cours à l’École Berlitz. Dites-moi quelque chose en français ?
— Camembert, roquefort, brie, répondit Qwilleran.
La foire annuelle du fromage, financée par l’industrie fromagère, tenait ses assises dans la salle de bal de l’hôtel. Là se réunissaient une centaine d’invités, plus volontiers attirés vers le bar, où la dégustation était gratuite, que ; par la table où étaient exposés les différents rassortiments de fromage.
— C’est une réunion typique de la presse, expliqua Qwilleran, Environ six invités sont des journalistes et personne ne sait qui sont les autres ou pourquoi ils ont été invités.
Il alluma sa pipe et goûta un morceau de fromage danois fabriqué avec du lait écrémé. Hixie but un manhattan et goûta successivement le brie, le camembert, le cheshire, l’édam, le gorgonzola, le gouda, le gruyère, le mazzarella, le munster, le parmesan, le port-salut et le roquefort.
— Est-ce là vraiment tout ce que vous allez manger ? demanda-t-elle.
— Je rapporterai peut-être un peu de roquefort à Koko, répondit Qwilleran, qui ajouta : nous avons reçu une visite inattendue, aujourd’hui, celle de miss Roop. J’ai l’impression qu’elle désapprouve la présence des chats. Koko ne l’apprécie pas, elle non plus, du reste.
— Charlotte désapprouve tout, dit Hixie, le tabac, la boisson, le jeu, le divorce, les minijupes, les histoires osées, les étrangers, les motocyclettes, les films de cinéma postérieurs à 1910, les pourboires aux serveurs et le sexe.
Ce genre de personne a généralement un squelette dans un tiroir, pensa Qwilleran. À haute voix, il demanda :
— A-t-elle jamais eu une romance dans sa vie ?
Qui sait ? Je l’ai soupçonnée d’avoir été secrètement amoureuse de Hash House Hashman. Il est mort depuis quinze ans, mais elle continue à parler de lui tout le temps.
Qwilleran secoua pensivement son tuyau de pipe.
— Vous êtes-vous jamais demandé ce qui était arrivé au chat de Joy Graham ?
Hixie haussa les épaules :
— Il s’est sauvé, je suppose. Ou bien on l’a volé. Ou il a été renversé par un autobus ou encore il s’est noyé dans la rivière.
— Aimez-vous les animaux domestiques ?
— S’ils ne causent pas trop d’ennuis ou ne vous rendent pas trop esclave. Je m’étais acheté un canari, mais il semblait muet. C’est bien ma chance. Je suis née perdante.
Qwilleran coupa un morceau de gjtost norvégien et le lui présenta sur un cracker.
— Je suppose que vous savez que Joy a disparu.
— Oui, j’ai appris qu’elle avait quitté son mari.
Pendant un instant, Hixie eut une expression que Qwilleran ne put déchiffrer, mais elle retrouva vite son sourire.
— Essayez ce sauermilch de Wesphalie, il est formidable, mon ami !
Qwilleran s’exécuta et remarqua que le fromage n’était pas assez fait. Il n’avait pas atteint son parfait degré de maturité. Toutefois, il était bien décidé à ne pas laisser Hixie changer de sujet de conversation.
— Avez-vous jamais vu Joy se servir de la roue ?
— Non. Mais un jour, elle m’a presque lancé un pot à la tête. J’avais accidentellement cassé un petit vase qu’elle venait de terminer. Depuis lors, je n’ai jamais plus été exactement la bienvenue dans son atelier.
— Nous avons un échantillon d’humanité fort variée à Maus Haus. Quel genre de type est Max Sorrel ?
— Un célibataire endurci, grogna Hixie. Son seul amour est son restaurant. Pauvre Max ! Il possède le légendaire cœur d’or et il ne mérite pas tous les ennuis qu’il connaît.
— Quel genre d’ennuis ?
— Ne le savez-vous pas ? Il risque de perdre son restaurant. Il a même dû vendre son bateau. Il a ou, plutôt, il avait un superbe yatch de trente-six pieds qu’il mouillait derrière Maus Haus.
— Quel est le problème ?
— Vous paraissez ne pas avoir entendu parler de la rumeur publique.
Qwilleran secoua la tête, professionnellement humilié que des rumeurs pussent circuler et que lui, membre du Club de la Presse, les ignorât.
— Les gens racontent toutes sortes d’absurdités. Le chef cuisinier de Max serait atteint d’une horrible maladie, un client aurait trouvé un objet innommable dans son potage. Des plaisanteries idiotes.
— On dirait une campagne de calomnies.
— C’est méchant parce que le restaurant de Max est d’une propreté méticuleuse. Cependant les rumeurs se sont propagées et les clients ont déserté son établissement.
— Je pensais que le Golden Lamb Chop avait une clientèle choisie. Elle devrait savoir que le service de santé…
— Personne ne croit ces rumeurs, mais les gens de la haute société ne vont pas fréquenter un établissement dont on se moque et ces gens étaient les meilleurs clients de Max.
— A-t-il une idée d’où sont venus de tels bruits ?
Elle secoua la tête :
— Tout le monde aime Max en ville. Je lui ai dit qu’il devrait demander à l’un des journaux de parler de l’affaire afin de pouvoir apporter un démenti public, mais il prétend que cela ne fera qu’attirer l’attention sur ces rumeurs malveillantes. Il espère que l’affaire se calmera, avant qu’il ne soit complètement ruiné.
— C’est de la diffamation. Il pourrait se défendre s’il trouvait qui est derrière cette histoire.
Qwilleran avait envisagé d’inviter Hixie à dîner – même après cette orgie de fromages – mais il changea d’idée. Il voulait aller au Golden Lamb Chop et il voulait y aller seul. En la ramenant en taxi, il sentit qu’elle était déçue.
— Aimez-vous le base-ball ? Je peux avoir des billets dans la loge de la presse pour le week-end.
Il eut l’impression de se montrer noble. Si ses amis journalistes le voyaient avec cette jeune fille trop grosse et mal fagotée, il n’aurait plus un instant de paix.
— Bien sûr, j’aime le base-ball, dit-elle, spécialement à cause des hot-dogs que l’on y sert.
— Avez-vous une préférence pour une équipe ?
— N’importe laquelle qui se trouve en queue de peloton. J’ai toujours eu un faible pour les perdants.
Quand Qwilleran retourna au N°6 pour donner aux chats de la dinde avec une garniture de roquefort, il fut accueilli par un spectacle d’une incroyable beauté. L’appartement avait été transformé en œuvre d’art. Les chats, ayant trouvé la pelote de laine de Rosemary, avaient tissé une toile qui englobait tous les meubles de la pièce. Ils avaient fait rouler la pelote sur le sol, l’avaient lancée sur les chaises, autour de la machine à écrire, transportée sur la table, fait passer autour des fauteuils et de la gueule de l’ours, avant de répéter les mêmes motifs de base avec quelques variations. À présent, les chats étaient assis sur le haut de la bibliothèque aussi immobiles que des statues et ils contemplaient leur création.
Qwilleran avait vu des tapisseries au musée qui étaient moins artistiques et il était dommage de détruire cette œuvre d’art, mais les fils entrecroisés empêchaient de marcher dans la pièce. Il trouva le bout de la pelote et l’enroula, performance athlétique qui lui prit une demi-heure et consomma une livre de son surplus de poids. Par mesure de prudence, il rangea la pelote dans un tiroir. Puis il sortit pour aller dîner seul.
Le Golden Lamp Chop occupait l’angle de State Street et de River Road, près de l’endroit où aboutissait la voie expresse. L’immeuble portait la marque du XIXe siècle et avait été le dépôt des trolley-bus interurbains avant l’apparition des autobus. Maintenant, l’intérieur offrait une lueur dorée, murs tendus de damas vieil or, abat-jour de soie mordorée sur les lampes, à chaque table, cadres dorés autour de tableaux anciens. Le sol était recouvert d’une épaisse moquette dorée ornée d’un motif unique représentant une côtelette d’agneau tissée avec des fils d’or métallique.
À la porte de la salle principale du restaurant, Qwilleran fut accueilli par Max Sorrel, une main sur le cœur. Sa belle tête bien rasée, son costume sombre impeccable, comme sa chemise discrètement rayée.
— Êtes-vous seul ? demanda le restaurateur avec un sourire professionnel. Laissez votre pardessus au vestiaire. C’est le jour de sortie de la jeune fille qui s’en occupe.
Il invita le journaliste à s’asseoir à une table près de l’entrée.
— Vous êtes mon invité, ce soir, bien entendu.
— Non. C’est aux frais du Fluxion. Il n’y a aucune raison pour que vous me fassiez une fleur.
— Nous en reparlerons plus tard. Voyez-vous un inconvénient à ce que je me joigne à vous ? – entre deux clients – Nous n’avons pas beaucoup de monde en fin de semaine, aussi ai-je accordé un congé au maître d’hôtel.
Le propriétaire prit une chaise d’où il pouvait surveiller l’entrée. Trente tables vides attendaient avec leur nappe dorée et leurs serviettes pliées avec élégance.
— Combien pouvez-vous recevoir de clients ? demanda Qwilleran.
— Deux cents, en comptant la salle privée, au premier étage. Que désirez-vous boire ?
— Un jus de tomate.
Sorrel appela le garçon. On n’en voyait du reste qu’un seul.
— Un jus de tomate et un gin au solda. Changez-moi ce verre, Charlie, s’il vous plaît.
Il tendit un verre où l’on voyait une trace de détergent.
— S’il y a quelque chose que je ne peux supporter, expliqua-t-il, c’est une tache sur un verre. Que désirez-vous manger ? Je vous recommande le carré d’agneau.
— Cela me paraît très bien, dit Qwilleran. Mais je vous demanderai peut-être un sac pour en emporter une partie à mes chats. Je suis moi-même au régime.
— Que désirez-vous pour commencer ? Une vichyssoise ? Des harengs au vin blanc ?
— Je préfère m’en tenir à un demi-pamplemousse.
Qwilleran se mit en devoir d’allumer sa pipe et Sorrel poussa vers lui un cendrier en cristal ambré, après en avoir examiné le fond.
— Savez-vous comment nous nettoyons les cendriers ? dit-il. Avec des infusettes de thé humides. C’est le meilleur moyen… Excusez-moi, un instant.
Un couple entrait dans la salle de restaurant vide et paraissait surpris.
— Avez-vous réservé ? demanda Sorrel.
Devant leur réponse négative, il hésita et consulta un registre. Finalement, avec un geste convaincant de magniminité et un sourire à la cliente, il conduisit le couple à une table devant une grande fenêtre, face à la circulation. Il expliqua que la foule régulière était en retard, en raison d’un match de football et il retira de leur table un panonceau doré de réservation.
Lorsque le pamplemousse fut servi, Sorrel regarda Qwilleran le manger et demanda :
— Y a-t-il quelque chose qui vous tracasse ?
Qwilleran lui jeta un regard surpris.
— Je le vois à la façon dont vous entamez votre pamplemousse. Vous le découpez dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Avez-vous déjà observé les gens qui mangent des pamplemousses ? Ceux qui sont heureux et détendus les découpent dans le sens des aiguilles d’une montre.
— Curieuse théorie.
— Remuez-vous secrètement vos orteils dans vos chaussures, lorsque vous dégustez quelque chose de bon ?
— Je l’ignore et je n’ai pas envie de le savoir.
— Je peux tirer beaucoup de déductions en regardant les gens manger, leur façon de rompre le pain, de tenir leur cuillère à soupe, de découper la viande et même leur façon de mâcher.
— Comment jugez-vous les divers locataires de Maus Haus ?
— Un groupe intéressant. Hixie a beaucoup de vitalité, mais elle panique parce qu’elle cherche désespérément un mari. Rosemary paraît une parfaite femme du monde, mais n’en soyez pas trop sûr. Quant à William, il y a en lui quelque chose de chafouin. Il ne fait pas partie de la bonne société. Je peux vous le dire à la façon dont il tient sa fourchette. Comment le jugez-vous ?
— Je pense que c’est un gamin amusant, possédant une saine curiosité.
— Je ne devrais peut-être pas vous le dire, dit Sorrel sur un ton confidentiel, je ne souhaite pas lui créer des ennuis, mais je l’ai vu se glisser dans votre appartement, hier soir, vers huit heures. Il avait l’air de se cacher. L’autorisez-vous à entrer chez vous, en votre absence ?
— Comment se fait-il que vous l’ayez vu ? Je croyais que vous travailliez tous les soirs.
— Eh bien, nous avons eu un accident à la cuisine et ma chemise a été éclaboussée par de la sauce tomate. J’ai dû revenir à la maison pour me changer… Excusez-moi.
Le restaurateur se précipita devant un groupe de quatre personnes, des touristes, de toute évidence, se dit Qwilleran. Un homme aussi méticuleux que Sorrel n’aurait-il pas une chemise de rechange sur son lieu de travail ?
Quand le carré d’agneau fut servi, son hôte avait repris sa place.
— Savez-vous que Joy Graham a quitté son mari ? demanda Qwilleran.
— Non. Quand est-ce arrivé ?
— Avant-hier dans la nuit.
— Va-t-elle demander le divorce ?
— Je l’ignore. Elle n’a laissé aucune explication, selon Dan. Elle a seulement disparu.
— Je n’en suis pas surpris et je ne peux la blâmer d’avoir quitté ce singe. C’est une fort jolie personne, ajouta-t-il, avec une lueur au fond de ses yeux. Je ne suis pas très partisan du mariage, moi-même. Il y a de meilleures façons de vivre.
Les gens se marient et divorcent, se remarient et divorcent encore. Ce n’est pas respectable.
— L’avez-vous jamais vue travailler l’argile ?
— Moi ? Non, monsieur, je n’ai jamais mis les pieds dans cet atelier. Un jour, j’ai aperçu cette pièce et toute cette boue et cette poussière. Ce n’est pas un endroit pour moi.
Son expression passa soudain du dégoût à l’approbation :
— Ainsi, cette jolie petite caille a joué la fille de l’air ? Elle a bien fait !
— Je n’arrive pas à comprendre comment elle a pu partir au milieu de la nuit pendant un violent orage.
— Êtes-vous sûr de ne pas vouloir des pommes de terre à l’anglaise avec de la ciboulette ?
— Non, merci. Il y a un autre mystère. Qu’est devenu son chat ? C’était un animal castré, à poils longs, le genre de chat qui ne va pas se promener en quête d’aventures. D’habitude, ces chats restent assis sur un coussin et dorment toute la journée. Avez-vous une idée quelconque sur ce qui a pu lui arriver ?
Sorrel devint très rouge et les veines sur ses tempes parurent sur le point d’éclater.
— Qu’y a-t-il ? demanda Qwilleran, avec inquiétude. Vous sentez-vous mal ?
Le restaurateur s’essuya le front avec sa serviette et baissa la voix :
— Pardonnez-moi, j’ai cru pendant un instant que vous me répétiez une de ces histoires hideuses qui courent sur mon compte. N’en avez-vous pas entendu parler ?
Qwilleran secoua la tête.
— Je suis persécuté. De vilaines rumeurs circulent à mon sujet et je peux bien vous avouer qu’elles me causent un grave préjudice dans mes affaires. Cet établissement devrait être plein le jeudi soir et regardez : six couverts !
— Quel genre de rumeurs ?
— Que j’utilise des chats pour préparer le lapin à la moutarde et cette sorte de faribole. Je pourrais vous en conter de pires si je ne craignais de vous couper l’appétit. Pourquoi ne prétend-on pas que j’ai une salle de jeu clandestin ou que je reçois des filles au premier étage ? Cela je pourrais, à la rigueur, le tolérer. Mais mettre en doute la qualité de ma cuisine et la propreté de l’établissement, c’est insupportable pour moi qui suis tellement à cheval sur ces principes d’hygiène.
— N’avez-vous aucune idée d’où peuvent venir de telles rumeurs et à qui elles peuvent profiter ?
— Je l’ignore. Personne ne semble le savoir. Mais cela ressemble à un complot, surtout après ce qui est arrivé mardi.
— Que s’est-il passé ?
— Ma cuisine a pris feu au milieu de la nuit. La police m’a téléphoné et j’ai dû retourner en ville. Ce doit être un incendie criminel. Je ne laisse jamais rien traîner et n’emploie aucun produit inflammable. Laissez-moi vous dire une bonne chose, s’il arrive quoi que ce soit à cet établissement, je m’effondrerai ! J’aime ce restaurant. Les rideaux m’ont coûté quarante dollars le mètre, la moquette a été tissée spécialement pour moi. Avez-vous jamais vu une moquette semblable ?
Qwilleran dut reconnaître que ce motif était inhabituel.
— Quelqu’un a-t-il une raison de vous en vouloir ?
— À moi ? Je n’ai que des amis ! Demandez à qui vous voudrez. Je ne pourrais pas vous citer un seul ennemi.
— Et votre personnel ? Avez-vous renvoyé quelqu’un ? Ne pourrait-ce être un geste de vengeance ?
— Non. J’ai toujours bien traité mes employés et tous me respectent. Demandez-leur. Posez la question à Charlie.
Le serveur apportait justement le café.
— Charlie, est-ce que je vous traite bien ? Dites-le à ce monsieur. C’est un journaliste. Est-ce que je traite bien le personnel ?
— Oui monsieur, dit Charlie, d’une voix plate.
Qwilleran refusa de prendre un dessert et quitta le restaurant avec le restant du carré d’agneau enveloppé dans du papier d’aluminium. Il traversa River Road en quête d’un taxi, mais un autobus se présenta en premier et il y monta.
C’était un de ces autobus lents dont l’allure incitait à la méditation. Pourquoi les femmes étaient-elles attirées par les hommes chauves ? Max Sorrel était de toute évidence un séducteur. Avait-il encouru l’inimitié d’un rival jaloux ? D’un mari trahi ? Y avait-il eu quelque chose entre lui et Joy ? Si Dan l’avait su, aurait-il eu l’esprit assez tortueux pour mener une campagne de dénigrement contre son rival ?
Max avait paru étonné d’apprendre la disparition de Joy, mais il était bon comédien. Au fait, sa voiture avait démarré au milieu de la nuit. L’incendie du restaurant pouvait expliquer cette sortie, mais il faudrait vérifier cette allégation auprès des pompiers. Quant à la visite de William dans son appartement, Qwilleran n’était pas exagérément surpris. Les clés se trouvaient sur le tableau, à la cuisine, à la disposition de n’importe qui et le jeune garçon avait probablement voulu voir les chats. William avait une nature curieuse. Une qualité, du point de vue journalistique. Il avait aussi la parole facile et un caractère heureux. Qwilleran et Riker avaient été ainsi à vingt ans, avant que les déceptions et les compromissions n’aient calmé leur exubérance.
Plongé dans ses pensées, Qwilleran dépassa la station où il aurait dû descendre et fut obligé d’attendre un autre autobus pour le ramener à bon port.
Lorsqu’il arriva finalement à destination, il trouva de grands changements dans le hall. La longue table de salle à manger et les chaises à hauts dossiers avaient été poussées sur le côté et toute la pièce était garnie de supports de différentes hauteurs. Au centre du hall, quelques rails de chemin de fer avaient été disposés pour former un carré. Dan Graham était agenouillé à l’intérieur, occupé à le remplir de gravier. Il était seul dans ce vaste hall et poussait le gravier à droite et à gauche comme si sa disposition avait une importance primordiale. Il offrait une triste image d’insignifiance.
— Comment allez-vous, Mr Graham ? demanda Qwilleran.
— Doucement, dit le potier. Ce n’est pas très amusant de faire ce travail seul.
Il se leva et se massa le dos, en examinant le gravier d’un œil critique.
— Les pièces les plus importantes seront exposées sur un piédestal, au milieu de ce carré. Je vais provoquer quelques surprises dans cette ville, je peux vous l’assurer.
— Quand allons-nous voir ces nouvelles céramiques ?
— Peut-être lundi ou mardi. J’ai quelques modèles qui refroidissent dans le four. Avez-vous parlé de moi au journal ?
— Tout est prévu. Ne vous inquiétez pas, dit Qwilleran qui avait oublié de parler d’autre chose que de la disparition de Joy, quand il s’était entretenu avec Riker.
— Avez-vous des nouvelles de votre femme ?
— Non. Pas un mot. Mais je ne serais pas surpris si elle revenait à temps pour le vernissage, mercredi. Nous avons envoyé trois cents invitations, la semaine dernière. Ce sera une belle réception, avec champagne, petits fours et tout le gratin de la ville, si vous voyez ce que je veux dire. Votre critique d’art ferait mieux de ne pas manquer ça. Attendez, laissez-moi vous montrer quelque chose.
Graham sortit son portefeuille de sa poche et exhuma la vieille coupure jaunie sur sa gloire passée.
Qwilleran trouva les chats qui l’attendaient avec anticipation, les oreilles dressées.
— Koko, où ce type s’est-il procuré l’argent pour offrir du champagne à trois cents personnes ? demanda Qwilleran.
Sous la lumière électrique, les yeux des chats ressemblaient à de gros rubis, sans expression et cependant contenant la réponse à toutes les questions jamais posées.
Qwilleran jeta son pardessus sur le dossier d’un fauteuil et retira sa cravate. Yom Yom lui adressa un regard plein d’espoir. D’habitude, il balançait sa cravate pour lui permettre de sauter dessus et de l’attraper, mais ce soir, il était trop préoccupé pour jouer. Il se laissa tomber dans un fauteuil, mit ses lunettes et ouvrit un paquet de coupures récoltées à la bibliothèque du Fluxion.
Robert Maus n’avait pas exagéré. Tous les cinq ans environ, le Fluxion ressuscitait l’histoire des morts mystérieuses de la poterie, probablement pour embarrasser le Morning Rampage. Le journal rival était toujours financé par la famille Penniman. C’était le vieil Hugh Penniman qui avait construit cet étrange centre des arts et l’avait gratifié de ses résidents recrutés parmi les artistes.
Les articles, écrits dans le style démodé des suppléments du dimanche, relataient la façon dont « un sculpteur, jeune et beau » nommé Mortimer, était tombé amoureux de la charmante Helen Maude Hake, une jeune femme qui faisait de la céramique. Il se trouvait, hélas ! qu’elle était également la « protégée » de Hugh Penniman, « le philanthrope bien connu ». À la suite d’une soirée tumultueuse dans l’atelier, le corps du sculpteur amoureux avait été retrouvé dans la rivière et un verdict de « mort accidentelle » avait été prononcé par le coroner. Peu satisfait par la façon dont cette affaire avait été escamotée, le Fluxion avait tenté d’interviewer d’autres artistes, mais ceux-ci ne s’étaient guère montrés coopératifs. Peu après, l’épisode trouva sa conclusion tragique quand « la charmante Helen » se donna la mort, suivant Mortimer dans sa tombe aquatique. Elle avait laissé une lettre, expliquant son suicide, mais cette lettre n’avait jamais été rendue publique.
Qwilleran venait juste de terminer sa lecture, quand il entendit un bruit à l’autre bout de la pièce. Il vit un livre à couverture rouge qui venait de tomber, ouvert, sur le sol. D’un bond souple, Koko atterrit à côté du livre qu’il se mit à renifler.
— Mauvais chat ! gronda Qwilleran.
C’était un livre de bibliothèque, à couverture fragile.
— Le bibliothécaire va te faire fusiller, mauvais chat, répéta-t-il.
Au même instant, Koko fit le gros dos en couchant ses oreilles en arrière. La queue du chat se gonfla et il se mit à tourner en rond autour du livre, dans une étrange danse rituelle sur ses longues pattes raides. Il fit le tour du livre une, deux, trois fois et Qwilleran ressentit un frisson et un pincement au fond de son estomac. Un soir déjà, dans une cour glaciale, Koko s’était livré à cette performance. Un soir, il avait tourné en rond autour d’un corps.
Maintenant il s’agissait d’un vieux livre à couverture rouge, intitulé l’Art ancien de la poterie. Le silence ne fut coupé que par le son lugubre d’une sirène, dans la nuit.